Observations personnelles Un fait est extrêmement marquant lorsque l’on découvre la culture de l’Amérique centrale, il concerne les femmes : une part importante de la jeunesse féminine constitue des foyers monparentaux. Ici, les femmes détiennent un statut ambivalent. Il existe à la fois un code de l’honneur et de la famille très fort - le poids de la religion y est énorme - mais l’on assite également à une occidentalisation poussée des comportements sexués. Les jeunes filles sont très croyantes, beaucoup sont pratiquantes mais je n’ai jamais vu autant de filles-mères dans un pays (les familles monoparentales constituerait 70% des familles, chiffre je pense exagéré mais qui reflète bien la prééminence du fléau). Ce constat apparaît paradoxal au premier abord... Les jeunes filles sont très souvent habillées de façon ultra-sexy (mini-jupes, petit top, etc..). Beaucoup plus qu’en Europe oú ce genre de tenues provoquerait hystérie et émeutes dans les rues de la part de la gente masculine (en tout cas en France). Les pratiques sexuelles avant le mariage sont prohibées selon la religion, l’avortement est interdit. Bon nombre de jeunes filles se retrouvent pourtant enceintes dés l’âge de 16-17-18 ans (faute de campagne préventive ?). En général, le compagnon, souvent du même âge et en général polygame, les abandonne à leur sort. L’avortement étant interdit, elles gardent l’enfant. De toute façon, beaucoup d’entre elles estiment que c’est contraire à la religion. Contrairement à l’Occident, oú le rôle de femme est dévalorisé et oú l’ascension sociale et économique passe par une intériorisation des normes masculines, ici, le « féminin » est « surenchérit »... les rôles sociaux de sexes sont poussés à l’extrême. Les petites filles, dès la naissance, sont « décorées » de manière extravagante. Hier, j’ai croisé une petite fille d’environ 6 ans, coiffée comme une dame, les cheveux bouclés au fer et maquillée. La socialisation sexuée commence donc très tôt. Il n’est pas rare de croiser dans les rues des petites filles déguisées en princesse avec des robes que l’on trouve dans les magasins Disney en France. Contrairement à d’autres société traditionnelles où le poids de l’honneur est fort (certains pays musulmans), les jeunes filles ne restent pas dans leurs réserves. Elles sortent, boivent, fument, sortent avec leurs amis etc.. Il ne semble pas y avoir de tabous à propos de ces sujets. Voilà, ce sont juste des premières impressions qui se sont confirmées à la suite de plusieurs discussions avec des locaux... Extrait d’un article très intéressant de Claude Morin «L'Amérique latine et les femmes» L'Amérique latine est, d'un point de vue féminin, le continent de prédilection du machisme, de la domination paternelle et maritale, du contrôle clérical, de la fécondité exubérante. D'un point de vue féministe, l'Amérique latine ferait figure d'épouvantail. L'Amérique latine a ignoré le rôle des femmes dans son histoire, surtout en tant qu'acteurs collectifs, mais également en tant qu'acteurs individuels. L'histoire politique ne leur accordait pas une place, à moins que ce ne soit comme épouse (telle Eva Duarte de Perón) ou maîtresse (Manuela Sáenz, la grande passion de Simón Bolívar). Qu'est-ce qui fait la singularité de la position des femmes dans l'histoire d'Amérique latine ? J'y répondrai à partir d'un intérêt de recherche, l'histoire de la famille. La femme fut une ressource stratégique lors de la Conquête, tantôt compagne, tantôt victime. Le peuplement de l'Amérique et la naissance de sociétés créoles ont reposé sur une immigration très fortement masculine et sur des unions entre Européens et femmes autochtones, légalisées ou illicites, en Indoamérique, entre Européens et femmes africaines, en Afroamérique. La domination ne fut pas que subie. L'hypergamie (l'union entre un homme de statut supérieur et une femme de statut inférieur) n'a pas joué qu'à sens unique. Elle a favorisé certaines femmes qui pouvaient monter en s'approchant du pôle blanc. Les femmes sont à l'origine du métissage et, dans ce processus fondamental pour le devenir de l'Amérique latine, elles furent des agents. Les rapports hommes-femmes sont en outre marqués par un code de conduite qui gravite autour de la notion d'« honneur ». En tant que pièce centrale dans la constitution d'alliances, la femme est l'incarnation de l'honneur familial. De l'honneur que véhicule les femmes dépend la position relative de la famille dans un réseau de familles. On ambitionne de s'élever ; on craint de déchoir. En Amérique, les prétentions aristocratiques sortent renforcées et se généralisent à des groupes qui n'auraient pas eu de telles aspirations dans la péninsule. En outre, l'Amérique est une terre minée par la coexistence de plusieurs groupes identifiés en termes raciaux. Au XVIIIe siècle, les unions interraciales sont mal vues par les élites et les autorités. Les familles de l'élite tentent de se fermer. L'autorité parentale s'appesantit sur les enfants, particulièrement sur les filles concernant en particulier le choix d'un conjoint. Par une sorte d'osmose et de mimétisme, ce comportement s'étend aux autres groupes. On citera un élément qui montre que l'évolution peut jouer contre les femmes. Jusque vers 1800, la femme qui avait perdu sa virginité avec un homme qui lui avait promis mariage pouvait aller devant le tribunal ecclésiastique et réclamer le respect de son engagement. Sous la République, elle n'aura plus les mêmes recours. Les préjugés demeurant, elle sera souvent condamnée à rester célibataire, ou à épouser un homme de moindre statut, car sa valeur aura chuté sur le marché matrimonial. Les femmes, bastion du conservatisme ? Mon intérêt pour la capacité d'interpellation des mouvements révolutionnaires au XXe siècle m'a aussi incité à observer le rôle des femmes en politique. Leur statut de mères (d'éducatrices, donc transmission des valeurs) et leur adhésion à la pratique religieuse en ont davantage fait des agents conservateurs, dans la sphère privée tout au moins. Mais même dans la sphère publique. Dans les pays du cône sud, à partir des années trente, la droite s'approprie des revendications des femmes pour les subvertir : elle entend restaurer la position des femmes au foyer et assurer que les hommes respectent ce rôle. Les femmes obtinrent le droit de vote, souvent sans s'être battues, à la suite d'un calcul par des politiciens conservateurs en mal d'élargir leur clientèle (comme au Chili en 1949 ou au Pérou en 1955). Des enquêtes montrent qu'elles votent plus à droite que les hommes. (Au Chili, les hommes et les femmes déposaient leurs bulletins dans des urnes différentes.) La droite chilienne voyait en 1970 dans le vote féminin et la participation des femmes la clé de son succès politique. Des manifestations de femmes pavèrent la voie au renversement de Goulart au Brésil, d'Allende au Chili. Mais elles peuvent exercer leur influence en faveur du changement, parfois en position de fer de lance. Pensons aux femmes dans les mouvements armés au Nicaragua et au Salvador où elles constituent près du tiers des combattants. Pensons surtout aux « Mères de la Place de Mai » à Buenos Aires. Ce dernier cas (bien analysé par Marguerite Guzman Bouvard, 1994) atteste d'une dimension différente des luttes des femmes par rapport aux modèles du Nord. C'est en tant que mères ou épouses que les femmes ont réclamé des droits pour tous, qu'elles ont dénoncé l'oppression et pesé dans l'évolution de la culture politique en Argentine. Elles se sont organisées et ont bravé les insultes. Elles ont refusé de souffrir résignées dans leur foyer. Elles ont fait de la maternité un outil d'action politique. Ce faisant, elles ont coopté des rôles traditionnels et les ont retournés contre leurs oppresseurs. La femme accède-t-elle au pouvoir qu'elle tend à se comporter comme une surmère, à la différence des hommes et de nombre de femmes au Nord qui exercent le pouvoir à la façon des hommes, de la manière châtrante. Le féminisme latino-américain populaire est avant tout dirigé contre le pouvoir. Certes ce pouvoir est éminemment masculin, mais ce n'est pas ainsi que les femmes posent le problème. Elles s'en prennent à la répression, aux effets dévastateurs des politiques néolibérales. C'est un féminisme non isolationniste. C'est davantage un féminisme de classe. Il est aussi très pratique : il porte sur le quotidien (on s'organise pour créer des cantines, pour améliorer l'approvisionnement, etc.) et concerne avant tout les fonctions qu'assument les femmes dans le fonctionnement du foyer. Il se préoccupe moins du corps qu'au Nord. De cela les femmes s'en chargent en dehors de l'État. Je pense ici à l'avortement, pratiqué le plus souvent clandestinement et sur une vaste échelle, en dépit (ou à cause) du maintien de la pratique religieuse. Ainsi il y a autant d'avortements illégaux au Brésil que d'avortements légaux aux États-Unis, mais les hospitalisations à la suite de complications y sont quatre fois plus nombreuses. À propos de certaines singularités et continuités Les familles monoparentales à direction féminine représentent une part croissante des ménages dans nos sociétés. C'est aussi le cas en Amérique latine. Mais là le phénomène n'est guère récent. Ce type de ménages était déjà fréquent aux XVIIIe et XIXe siècles et était associé à la pauvreté ainsi qu'à l'ethnicité, notamment avec l'élément d'origine africaine. Ainsi entre 45 % (Vila Rica) et 33 % (Iguape) des ménages étaient dirigés par des femmes. La seule différence avec aujourd'hui est que les chefs étaient généralement, et dans une large proportion, des veuves plutôt que des célibataires. La domesticité féminine n'est pas une occupation dépassée en Amérique latine. Les recensements attestent d'une large présence de domestiques à Mexico vers 1800. Il en va de même deux siècles plus tard dans les villes. Mais alors qu'en Occident la domesticité féminine a beaucoup reculé, en Amérique latine une large part de la main-d'oeuvre féminine est encore engagée dans la domesticité. Il y aurait plus de 150 000-200 000 domestiques au Chili, dont la moitié à Santiago, ce qui traduit une large diffusion sociale. Les ménages les plus riches ont des domestiques résidentes (puertas adentro), les autres emploient des domestiques visiteuses (puertas afuera). Contrairement à l'Amérique du Nord, le développement et l'introduction de l'électro-ménager ne condamne pas la domesticité. Ces appareils sont utilisés par les domestiques, tout simplement. En Amérique latine, le capitalisme porte l'empreinte de son origine exogène et d'une implantation tardive et partielle. Plus longtemps qu'en Occident il a été associé au maintien de formes non-capitalistes. Le développement du capitalisme et des relations de marché a eu des effets négatifs sur les femmes. Il a entraîné une dévalorisation du travail des femmes, car les hommes adoptent plus rapidement les normes du marché et la compétition, alors que les femmes maintiennent plus longtemps des relations de coopération, prolongement des relations entre les ménages. Le troc a occupé une plus grande place chez les femmes. C'est encore le cas aujourd'hui avec la croissance des activités relevant de l'économie souterraine qui constitue un volant essentiel à la survie dans un contexte de chômage déguisé. |